Dérives
DÉRIVES (2024.2026 / DCP, 58min.40s.)
> Diffusions
Cinéma Jacques Tati le 12 mai 2026
École des Beaux-arts de Nantes dans le cadre de la journée d’étude de l’Océan comme méthode le 20 novembre 2025.
Film participatif réalisé dans le cadre du projet de recherche L’Océan comme méthode, dispositif RADAR initié par le ministère de la Culture, École des Beaux-Arts Nantes/Saint-Nazaire.en collaboration avec Valère Ansel, Olivier Besson, Sarah Clénet, Valentin Ferré, Yuancui Li, Elliot Navales, Merlin Payssan, ainsi que les étudiant·es de l’atelier de pratiques documentaires du DNA 3 du site de Saint-Nazaire.
Dans l’arpentage des territoires urbano-portuaires de Saint-Nazaire, ville de la reconstruction et de l’industrie, mais aussi de ses paysages littoraux naturels et intermédiaires, étudiant·es et enseignant·es ont dérivé pendant deux ans, construisant ce film pas à pas, en collaboration avec des artistes du territoire imprégnés par l’océan.
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Musique : Sarah Clenet, Valentin Ferré, Arturo Gervasoni, Ollivier Moreels.
Remerciements :
L’Ecole des Beaux-arts Nantes Saint-Nazaire
Justin Delareux et Jean-Louis Vincendeau
Paul Émile, Julien, Benoît et Philippe de Skol ar Mor
Skol ar Mor, centre international de transmission des savoir-faire traditionnels maritimes.
L’Association Les vieux gréements
Le grand blockhaus de Batz sur mer (archives Saint-Nazaire 1944)
La Gendarmerie nationale PSMP, peloton de sûreté maritime et portuaire
Google streetview
Saint-Nazaire tourisme
Le port de Saint-Nazaire
TEXTES de Justin Delareux et Jean-Louis Vincendeau
depuis la terre l’océan
n’est que nappe, fourmis, sac d’imagesdepuis la terre et dedans
l’océan est un condensé de bruits,
un vacarmel’eau toute entière est vacarme,
quand on ne lui prête que silence,c’est l’image qui parle,
la chose mentale, projetéeau plus proche des côtes,
l’invisible est occupérend inaudible le frottement des plis,
où s’échouent, s’étalent,les tourbillons des pales,
les moteurs sans finson prête au lointain le repos,
mais depuis l’ouïe on ne voit rienc’est ce ronron perpétuel
ignoré, reflet de notre ignorancequi produira la fêlée
des terres et des têtes,bruit sourd mais présent
le bas côté de tous
Elliot au vent
« Derrière le masque, y a-t-il encore le masque ? Ou bien le visage doux de la mer infinie ». Julie Anselmini
En maquillage et tenue d’apparat blanche et noire, Elliot arrive sur un promontoire au-dessus des vagues et tournant le dos au soleil. Il anime des moulins à vent colorés.
Le mot clown viendrait de l’anglais clod, la motte de terre. Dans les années 1550, le terme désigne textuellement un « bouseux », paysan arrivant à la ville avec les pieds crottés.
Entre temps de multiples variantes sont venues enrichir la thématique autour du clown : métaphysique chez Buster Keaton, tragique chez Ingmar Bergman, tendre chez Pierre Étaix, le clown est un poète en action, silencieux.
Elliot s’inscrirait dans cette dernière catégorie après un détour chez le Petit Prince et Tim Burton, en témoigne sa vêture étudiée, sophistiquée, féérique. Il vient se poser, sur sa plateforme au-dessus de l’océan dans son déploiement, il vient se positionner de façon arbitraire qui semble être l’évidence même. L’espace « envisagé », la tentation du vide, une distance qui s’approche, immobile et pourtant détendu.
« On plante une caméra, on improvise puis on écrit une histoire au montage » : c’est ce que retient Charlie Chaplin dans ses Mémoires. C’est bien cette méthode que viennent appliquer Elliot et Ollivier ici, au Fort de l’Ève, en présence d’un hélicoptère en fond d’écran.
Jean-Louis Vincendeau
Lendemains salés
Deux surfeurs attendent « la » vague avec une patience méditative, l’art et la mort comme préoccupations secrètes, centrales en lien avec des images d’écumes rapides, de désirs ardents d’attraper la déferlante, la houle, le ciel à l’envers et qui se retourne. La confrontation n’est pas sans péril à l’époque, où tout est fragile et incertain. Retirer la joie de comprendre, dans l’urgence, dans le pur chaos de la diversité sensible, utiliser la puissance de la vague, la suivre et tenir debout. De longues traversées bouillonnantes, des chutes froides et claquantes, des fusées glorieuses de sirène, Yuancui, la surfeuse originaire du Yunnan et son ami Félix, jeune français, luttent ensemble contre des forces invisibles.
Yuancui appuie sa réflexion sur la culture des Hani, 哈尼族 et opère des liens avec certaines démarches de l’art contemporain. Les Hani sont polythéistes et croient aux esprits de la forêt, l’une de leurs traditions consiste à réciter tous les noms de leurs ancêtres. Elle navigue dans ses récits personnels et familiaux en réseaux complexes vers une production maîtrisée.
Contorsions savoureuses aux lendemains salés, le danger gronde sous la planche, « le gouffre a toujours soif » comme dit Baudelaire. L’horizon en tombant dissout le solide, absorbe toutes nuances ; la planche de couleur vive chaloupe, trace, qui se balance avec mystère, quelques mouettes déchirent le bruit des vagues. De l’eau dans les oreilles et les pieds gelés, le cadet de leurs soucis ; se surpasser sans l’ombre d’une hésitation en un perpétuel déroutement, une répétition infinie du choc de l’imprévisible.
Yuancui a acheté une voiture spécialement pour faire du sport maritime ce qui témoigne de sa passion et de la nécessité de ses choix. Atteindre quelque chose de plus grand sans pouvoir la nommer comme une pensée qui se situerait hors de portée ; atteindre quelque chose qui échappe, le cœur vibrant d’émotion.
Jean-Louis Vincendeau
Un certain Valère
Un certain Valère, ancien étudiant aux Beaux Arts, après un passage rapide il est vrai, s’est reconverti en apprenti charpentier de marine : il nous entraîne vers un endroit presque secret, en tous cas difficile à trouver. Installée dans une ancienne étable de la ferme du Bois-Joalland, Skol ar Mor est une association qui valorise et transmet tous les savoir-faire traditionnels maritimes et en particulier le métier de charpentier de marine.
Dans les ateliers à la fois vastes et occupés on découvre des visages concentrés sur le travail du bois, on constate des entraides spontanées entre jeunes ou moins jeunes au passé le plus souvent cabossé.
Emmener en mer les jeunes délinquants et toxicomanes pour leur permettre un nouveau départ dans la vie : tel a été le pari un peu fou du père Jaouen à partir des années 1970 et jusqu’à sa mort en 2016. Une épopée humaniste qui perdure encore aujourd’hui du côté de Landéda, sur la côte du Finistère nord, grâce à l’association qu’il a créée et qui lui a survécu. Le même esprit de non jugement, de fraternité et d’humanisme est bénéfique ici à tous les participants de ce chantier école. Selon un principe de libre adhésion pour tout un chacun, les formateurs ne se distinguent guère physiquement au milieu des apprentis et cependant réussissent à les guider vers le haut voire, mine de rien, vers un haut niveau de compétences qui leur permettra de repartir d’un bon pied. Le « Princess Augusta » navire fantôme planerait au dessus de l’ancienne grange devenue hangar fourmillant de bruits de marteau ou de scie, les bordées récupérées s’emboîtent habilement sous le conseil des aînés, chacun vaque à ses occupations.
Nous faisons la connaissance de notre anti héros Valère qui vient d’Alsace, épris de liberté il souhaite réaliser un voilier en bois sans produit chimique pour ensuite faire le tour du monde. En attendant il travaille, rencontre ou croise dans la journée chacun des personnages qui composent son entourage de personnages et de futurs matelots. Une entrée en matière qui sera sans doute un peu longue mais qu’il aborde avec confiance.
Paul, Émile, Julien, Benoit et Philippe autour de Valère partagent un rêve commun, une réelle fraternité préside à tous ces travaux précis et nécessaires, la différence avec d’autres chantiers est qu’ici il n’y a pas de réelle pression : pour tous les participants les rêves de navigation sont beaucoup plus importants que la rentabilité immédiate. Retour ligne automatique
Malgré les privations variées et les vies cabossées ou grâce à elles, une ambiance apaisée préside aux échanges concentrés sur le travail patient et méthodique comme le ferait un pécheur au bord de l’eau. Cette expérience de vie illustre à sa façon les paroles de Jean Giono : « c’est ce que vous donnez qui vous fait riche. » […] Tout ce que vous entassez hors de votre cœur est perdu. »Jean-Louis Vincendeau
